|
| LES
FRACTURES DE FATIGUE Docteur Ivan PROTHOY
La fracture représente pour beaucoup l’aboutissement
d’un traumatisme véhiculant une énergie relativement importante, transmise
au sein du corps humain et se dissipant progressivement dans les tissus,
notamment le tissu osseux. Quand cette énergie dépasse le seuil fracturaire,
l’os cède comme le ferait n’importe quelle structure rigide. Cependant,
il existe aussi des fractures survenant sur os sain en dehors de tout
traumatisme, direct ou indirect. Ces fractures sont communément appelées
fractures de fatigues, comme si l’os, qui on le sait, est une structure
vivante en perpétuel remaniement, pouvait « se fatiguer », et par-là
même céder lors de contraintes faibles, mais répétées. Nous tenterons
ici d’exposer les facteurs qui favorisent l’apparition de ce type de
fracture, et les causes du retard diagnostique fréquent pour ce type
de pathologies.
1. Physiopathologie L’os est un tissu
vivant, il ne peut être comparé à aucun matériau inerte. Il possède une élasticité
propre, ainsi que la faculté de réparer d’éventuelles dégradations. Cette propriété
est à l’origine de la capacité d’adaptation de l’os aux activités quotidiennes
et sportives. Sur les zones supportant des efforts de compression, l’os se densifie,
tandis que sur les zones supportant des efforts de traction, l’os réagit de manière
inverse, ce qui lui permet d’augmenter sa résistance mécanique sans s’alourdir.
L’os réagit donc en permanence à son environnement, et toute contrainte mécanique
favorise sa formation, alors que la sous-utilisation favorise sa résorption. Ce
système en équilibre est sous la dépendance de 2 types de cellules : les ostéoblastes,
qui construisent de l’os ; et les ostéoclastes, qui détruisent de l’os. Mais l’intervention
de ces cellules n’est pas simultanée. Les ostéoclastes, stimulés par un effort
mécanique, commencent par créer des microfissures, qui sont ensuite comblées par
les ostéoblastes. Ainsi, les processus de destruction précèdent toujours les processus
de construction. Entre ces 2 phases qui se chevauchent est délimitée une période
de fragilité osseuse maximale. Ceci nous conduit à introduire le concept de fracture
par insuffisance osseuse temporaire, qui survient donc sur os totalement sain
(hors ostéoporose ou maladie rhumatismale). Par ailleurs, on ne saurait parler
de l’os sans son environnement immédiat qu’est le muscle. Les muscles sont de
véritables haubans pour le squelette, et en engainant les os longs, ils transforment
l’ensemble en un système viscoélastique beaucoup plus résistant, c’est l’effet
« poutre composite ». Mais quand le muscle fatigue, l’absorption des chocs par
celui-ci diminue, reportant d’autant les contraintes sur le tissu osseux. Pire,
les tractions anormalement élevées et mal synchronisées des muscles fatigués sur
leurs insertions osseuses seraient pour certains directement en cause dans la
survenue de l’accident fracturaire. On peut donc considérer la fracture de fatigue
comme une maladie d’adaptation de l’os à l’effort en l’absence de tout traumatisme
brutal. 2. Fréquence des fractures de fatigue Elle concerne
10% des blessures liées au sport, et touche dans 95% des cas le membre inférieur.
On les retrouve aussi au niveau du membre supérieur, des côtes, des vertèbres.
Si la première description d’une fracture de fatigue a été faite au niveau de
l’avant-pied chez les militaires, il faut bien admettre que les marches forcées,
et de nos jours, la course à pied, détiennent la palme en terme de fréquence de
survenue. Cependant, les localisations varient en fonction du sport pratiqué.
Parmi les facteurs favorisants les fractures de fatigue, on notera : • L’âge
croissant • L’ethnie (les noirs américains sont moins touchés) • Le
sexe féminin (pour des raisons hormonales et nutritionnelles) • Le matériel
(qualité d’amortissement des chaussures) • Le poids relatif (la natation
sera moins contraignante que les sports avec sauts, bonds, …) Cas particulier
des femmes : sur le plan hormonal, la perturbation du cycle menstruel est un facteur
favorisant, de même que le retard pubertaire (fréquent chez les gymnastes, les
danseuses, …). Sur le plan alimentaire, l’anorexie mentale, mais aussi tout régime
amaigrissant mal conduit, favorise ce type de fracture, notamment par le biais
d’un manque de calcium. 3. Diagnostiquer la fracture de fatigue
Le plus souvent, la fracture apparaît lors d’une augmentation du rythme de l’entraînement,
tant en durée qu’en intensité, pour un sport comportant une répétition importante
d’un même mouvement. De plus, la modification du chaussage ou du terrain d’entraînement
(par exemple, le coureur qui troque les chemins forestiers pour le macadam) sont
souvent incriminés. Tout commence par des douleurs, souvent mais pas toujours,
d’apparition progressive, rythmées par les activités physiques, mal localisées,
cédant au repos pendant les premières semaines, pour devenir par la suite permanente.
On peut retrouver, dans le cas d’un os situé juste sous la peau, un œdème discret.
L’examen clinique pratiqué par le médecin est souvent pauvre, et si la fracture
est suspectée, un examen d’imagerie sera nécessaire. Si la radiographie est le
plus souvent demandée en première intention, sa normalité, surtout lors du premier
mois d’évolution, ne saurait éliminer le diagnostique. Tout au plus permet-elle
d’éliminer une tumeur osseuse, entre autres. Il en va de même pour tout examen
faisant appel aux rayons X. La scintigraphie est beaucoup plus performante, particulièrement
au début de l’évolution, mais son interprétation reste affaire de spécialiste.
Quant à l’IRM, il donne des informations d’une extraordinaire précision, mais
son coût encore prohibitif, le fait plus considérer comme un examen d’exception
que comme un examen de routine, en dehors du sportif de haut niveau. Images de
fractures de fatigue Fracture de la corticale du tibia : Aspect de fissure Fracture
du calcaneum : aspect d’ostéo- condensation perpendiculaire aux travées osseuses
Fracture ancienne du col µ du 2éme métatarsien avec cal osseux Image scintigraphique
d’hyperfixation des os du pied et du tibia gauche, compatible avec des fractures
de fatigue 4. La prise en charge de ces fractures Le
repos est incontournable et sa durée dépend de la localisation de la fracture.
Cependant, si l’arrêt total de l’activité en cause est fortement conseillé, un
entretien physique général peut être envisagé sous forme de natation, d’aqua-jogging,
de bicyclette dans les fractures du membre inférieur. Dans certains cas (col du
fémur, astragale,…), les béquilles avec interdiction d’appui seront imposées.
Dans d’autres localisations, c’est la douleur ressentie par le patient qui permettra
d’ajuster la thérapeutique. Il faudra d’ailleurs lutter contre les phénomènes
douloureux à l’aide d’antalgiques, d’application de glace. La correction d’éventuels
déséquilibres alimentaires ou hormonaux sera utile à la consolidation. Quoi qu’il
en soit, la reprise du sport ne s’effectue en règle générale qu’après un minimum
de 3 mois, après obtention d’une consolidation osseuse radiographiquement satisfaisante,
tandis que les douleurs peuvent persister de nombreux mois supplémentaires. Il
faut insister sur le fait que la reprise sportive se fait très progressivement,
sur plusieurs semaines, après correction d’éventuels facteurs favorisants les
fractures de fatigue. Dans de rares cas, le traitement de ces fractures est chirurgical,
en raison d’un nombre peu élevé de consolidations spontanées (scaphoïde tarsien,
certaines localisations sur le col du fémur, ou sur le 5éme métatarsien).
5. Conclusion Les fractures de fatigue se présentent donc comme
des fractures par insuffisance osseuse temporaire. Elles sont le plus souvent
liées à une reprise trop rapide, ou à une modification quantitative ou qualitative
de l’entraînement. Leur diagnostic en fonction de l’histoire du patient sera facilement
évoqué, mais plus difficilement confirmé. Leur évolution est dans la plupart des
cas spontanément favorable, pourvu que le sportif accepte de s’arrêter quelques
temps, ce qui n’est pas une mince affaire.
Pour en savoir plus « Microtraumatologie du sport
» par Pr. RODINEAU et Pr. SIMON, aux éditions Masson, 1990.
|